In this article by Frederic Filloux in slate.fr, interestign figures and details about Apple’s profit on iPod fabrication. Sorry, it is in French
Apple menacé par le «syndrome Nike»
Le suicide d’un employé chinois chez un sous-traitant d’Apple lève le voile sur les pratiques des manufacturiers asiatiques dans l’électronique.
Date:
samedi 8 août 2009
Frederic Filloux
Il s’appelait Sun Danyong et pourrait devenir le cauchemar d’Apple. A l’aube du 16 juillet cet ouvrier de 25 ans s’est jeté du 12e étage du dortoir attenant à l’usine où il travaillait. Il sortait d’un interrogatoire serré, mené par les membres de la sécurité de Hon Hai Precision Industry Co., plus connu sous le nom de Foxconn et principal manufacturier des produits Apple.
Sun Danyong travaillait à la logistique de Hon Hai. A ce titre, il supervisait l’expédition des précieux prototypes d’iPhone. Ceux-ci sont certes «Designed by Apple in California», comme c’est écrit sur l’emballage, mais ils sont assemblés dans l’usine Hon Hai de Shenzhen, au nord de Hong Kong. Dans la séquence de production, les spécifications définies par Apple sont transformées en processus de fabrication chez ses manufacturiers, principalement en Chine. Là, des pré-séries sont produites, et les prototypes sont renvoyés aux Etats-Unis pour vérification avant de lancer la production sur une grande échelle, avec des dizaines de milliers d’unités produites chaque jour.
Le 9 juillet au moment où des prototypes d’iPhone nouvelle génération étaient collectés pour être acheminés à Cupertino, on s’est aperçu qu’un appareil manquait. La suite est confuse. Hon Hai indique que Sun Danyong a attendu trois jours avant de révéler la disparition du prototype. Il a fait l’objet de fortes pressions de la part de la sécurité de Hon Hai, il aurait même été battu selon ses proches. Danyong a envoyé un SMS à sa petite amie dans lequel il lui disait : «J’ai des soucis. Ne dis rien à mes parents. Ne me contacte pas. Je te supplie pour la première fois. Fais comme je te dis! Je suis désolé!». (Pour les sinophones, la VO est accessible ici).
Quelques heures plus tard, il se donnait la mort. Une enquête a été ouverte, l’employé de la sécurité de Hon Hai suspendu. Le reste a été réglé avec une célérité toute chinoise. Selon l’Associated Press, les parents de Danyong aurait reçu 360.000 renmimbi (36 600 euros) et recevront plus 30.000 rmb (2800 euros) par an pour le restant de leurs jours. Et sa petite amie a reçu un MacBook dernier modèle. Fin de l’épisode.
36 600 euros, cela représente à peu près 23 secondes du chiffre d’affaires de Hon Hai. Cette entreprise crée en 1974 par un Taïwanais du nom de Terry Gou est le plus important fabricant d’appareils électroniques au monde, il est plus gros que ses 10 concurrents réunis. Hon Hai emploie 450.000 personnes dans le monde dont 270.000 dans la ville-usine où Daynong est mort. L’entreprise a comme client Apple, Dell, Sony, Nintendo, Motorola, Hewlett-Packard. Nul ne sait exactement la part de revenu généré par Apple dans les 50 milliards de dollars annuels que réalise Hon Hai. On sait simplement que c’est un client important. Il est vraisemblable que Hon Hai ait produit par exemple l’essentiel des 30 millions d’ iPhone et iPod Touch actuellement en circulation dont le manufacturier tire moins de 200 dollars pièce. S’appuyant sur un décorticage millimétrique des appareils, la firme iSuppli a établi que les coûts de fabrication pour un iPhone de dernière génération s’établissaient à un peu moins de 178,96 dollars (123 euros) dont… 6,50 dollars (4,52 euros) de frais de fabrication (le reste sont des composants)!
Cette performance économique est le fait du système des «sweatshops» établi en Chine dont Hon Hai est le fleuron. Là-bas, le salaire mensuel est de l’ordre de 200-250 dollars (140-175 euros), heures supplémentaires comprises. Pour un débutant à la chaîne qui ne fait pas d’heures supplémentaires, le salaire descend à moins de 100 dollars mensuels (70 euros). La notion d’heures supplémentaires est d’ailleurs assez floue. Il y a trois ans, alerté par les conditions de travail de son fournisseur, une équipe d’Apple s’était rendue à Shenzhen pour tenter d’injecter un minimum de décence sociale. Dans leur grande prodigalité, les envoyés spéciaux d’Apple avaient exigé que les travailleurs à la chaîne de Hon Hai ne dépassent pas les 60 heures par semaine, «sauf en cas d’urgence», était-il précisé. Dans un secteur aussi compétitif, où Apple se targue d’avoir les stocks les plus bas au monde (quelques semaines), l’urgence est l’état permanent ; d’ailleurs, la mission «sociale» de la firme californienne avait estimé qu’un tiers des employés de l’usine en question excédaient la limite des 60 heures.
Pour garder un client comme Apple, Hon Hai est prêt à beaucoup. Et lorsqu’il s’agit de défendre la manie du secret de la marque, le manufacturier chinois est prêt à devancer les exigences de son client. C’est ce zèle qui a coûté la vie à Sun Danyong. Apple a l’obsession de la confidentialité. A son QG de Cupertino, au coeur de la Silicon Valley, les zones sont délimitées en fonction des permissions d’accès et il est formellement interdit de franchir un portillon dans le sillage d’un collègue plus autorisé. Pas question de plaisanter avec ça.
En 2005, Apple avait assigné en justice un étudiant de Harvard âgé de 19 ans, qui produisait à lui tout seul (et depuis l’âge de 13 ans) un site de fan du Mac intitulé ThinkSecret.com (lire l’article dans la revue Harvard Crimson) qui avait tendance à sortir un peu trop d’exclusivité sur les produits d’Apple. ThinkSecret a fermé après deux ans de procédure et un chèque d’Apple. Ca se passe comme ça à Cupertino.
Entre «l’incident» Danyong et les conditions de travail chez Hon Hai, Apple connaît peut-être les prémices d’un sacré problème d’image. Il suffit de parcourir la presse économique américaine et surtout les sites technoïdes pour mesurer la «tonalité» ambiante. La semaine dernières, un des meilleurs du secteur, le New Yorkais Silicon Alley Insider, a publié un petit reportage photo,
réalisé à l’intérieur de l’usine Foxconn, semble-t-il avec un téléphone portable. Les légendes sont éloquentes: «ceux qui ne finissent pas leur riz à la cantine ont une amende» ; «…un jour de congé toutes les deux semaines»; «une formation [type] lavage de cerveau»; un processus de sélection qui s’apparente «au marché aux esclaves»; «interdiction de parler lorsqu’on est devant sa chaîne de production», etc… Le site de l’ONG China Labor Watch regorge de descriptions identiques dans d’autres usines. Cela peut-il constituer un souci pour une firme comme Apple?
Il existe un précédent
Voici une dizaine d’années, le fabricant d’articles de sport Nike avait fait l’objet d’une vaste campagne dénonçant l’emploi d’enfants sur les chaînes de ses usines asiatiques. Menacée de boycott, la firme avait dû saisir le problème à bras le corps. Nike avait changé ses pratiques, amélioré les conditions de ses ouvriers de 14 ans, payés 1 dollar par jour (il y avait du grain à moudre, comme dirait nos syndicats) et même créé des fondations assez généreusement dotées pour lutter — autant que faire se peut — contre l’exploitation des travailleurs. Nike avait très vite compris qu’elle jouait très gros. Si jamais le «swoosh» (le logo de Nike) devenait synonyme d’infamie sociale, les clients pouvaient se détourner en un clin d’oeil sur un produit concurrent aux caractéristiques rigoureusement identiques.
Le cas d’Apple est différent. La firme de Steve Jobs campe sur un promontoire technologique et esthétique uniques. Un scandale sur ses conditions manufacturières a peu de risques d’être aussi dommageable que lorsqu’il s’agit de fabriquer des chaussures où seul le blason est un facteur de différenciation. Ensuite, toute la stratégie industrielle d’Apple repose sur «l’obsolescence programmée» de ses produits: des designs aux durées de vie courtes, toujours à la pointe technologique. Le tout fabriqué en masse selon des processus industriels d’une grande complexité n’ayant rien à voir avec la couture d’une paire de chaussures à 6 dollars. Cela ne s’improvise pas. Et des milliards de dollars sont en jeu.
On voit mal Apple se décider à mettre la pression sur son sous-traitant chinois, lequel est plutôt du genre insensible. Selon le Wall Street Journal qui, il ya deux ans, lui a consacré un remarquable article, «La Cité interdite de Terry Gou» le modèle de l’omnipuissant patron de Hon Han est Genghis Khan. Et selon le Taïwanais: «Un leader doit avoir le courage décisif d’être un dictateur pour le bien commun». Une citation que Steve Jobs aurait pu faire sienne.